Les Utopies Concretes - Articles et expériences




Peut-on dépasser violence et antogonismes politiques ?


Ecologie et marxisme : un point de divergence fondamental

dimanche 22 mai 2005, par Emmanuel J. Duits


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"Choc des civilisations", lutte des classes, dominants du Nord contre dominés du Sud, tensions intercommunautaires… Tous ces conflits prennent source dans une vision qui divise le monde en groupes aux intérêts opposés. Mais il serait temps d’interroger la vision du monde et de l’individu qui permet à ces camps de se constituer. Il y a urgence à montrer qu’il existe des intérêts convergents et essentiels à toute l’humanité, qui permettraient de transcender nombre des antagonismes. A l’heure actuelle, écologistes et révolutionnaires marxistes se retrouvent dans de nombreuses luttes. Or, cette alliance est-elle fondée ? Il existe une certaine différence de fond entre la vision marxisante du monde et celle de l’écologie politique et des utopies, justement sur cette question des intérêts inconciliables censés diviser l’humanité en "camps" ennemis.

Lutte des classes

On voit des logements inoccupés dans nos mégalopoles, et l’on croise pourtant nombre de SDF. On sait aussi que la terre pourrait nourrir 10 milliards d’hommes ; et pourtant, il y a des famines. Pendant que des pays sont ravagés par une disette permanente, dans d’autres régions on détruit des surplus et on laisse pourrir des fruits. On voit bien que quelque chose ne tourne pas rond. Le monde dispose des ressources suffisantes pour être un lieu relativement vivable, où chacun pourrait avoir son logement, une activité utile, de la nourriture ; et une majorité des habitants vit dans des conditions insupportables. Ce malheur humain me frappe par son caractère « artificiel ».

C’est comme si la terre pouvait être un paradis et que, pour d’obscures raisons, nous en avions fait un enfer. Une évidence s’impose à l’observation : les inégalités et l’injustice. Certains s’accaparent ce qui devrait revenir à tous. Ici on trouve donc une explication classique au malheur collectif : une classe dirigeante fait travailler la majorité à son profit. « La société entière se scinde de plus en plus en deux grandes classes qui s’affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat. » Dans l’optique révolutionnaire, il faut renverser cette classe d’accapareurs pour rétablir des échanges à peu près normaux entre les hommes.

Ce schéma implique le recours à la violence : « Mais à aucun moment (le Parti Communiste) ne néglige de développer chez les ouvriers une conscience aussi claire que possible de l’antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l’heure venue (…) la lutte puisse s’engager contre la bourgeoisie elle-même. »

Aujourd’hui où l’explication par la lutte des deux classes n’est plus mise en avant, la violence découle d’arguments moraux, voire humanitaires. On sait l’existence des bidonvilles, des famines, des enfants-esclaves. Supposons qu’il se trouve vraiment des gens dont c’est l’intérêt essentiel qu’un tel état de fait perdure. Voilà ce qu’on pourrait légitimement se dire : « Regardons toutes ces atrocités. Elles sont dues à un petit nombre de privilégiés, qui vivent de la mort des autres, se nourrissent de ces souffrances, voient ces enfants affamés et continuent de rouler dans des Rolls, sans aucun remords. »

Il me semble que s’il existe sur terre un groupe d’acteurs politiques, qui organisent et maintiennent sciemment les pires inégalités, la misère et les famines, ce groupe par son comportement et son abjection morale, sort du domaine de l’humain. On a donc affaire à une entité inhumaine, perverse puisque faisant sciemment le mal, contre laquelle la violence est compréhensible - voire, recommandable. Une fois qu’on a définit des monstres, et qu’on montré qu’ils ne voudront jamais changer par des moyens rationnels, que reste-t-il à faire ? Discuter avec eux ne sert à rien, puisque « c’est leur intérêt » de maintenir le système qui produit l’horreur économique. L’élimination physique des exploiteurs a été la conséquence - implacable mais logique - d’une telle vision du monde.

La question se pose aujourd’hui comme hier, alors qu’écologistes et révolutionnaires se réclamant du marxisme se retrouvent dans de nombreuses luttes. Cette alliance est-elle fondée ? Il existe une différence de fond entre la vision marxisante du monde et celle de l’écologie politique et des utopies sur la question de la violence et sa légitimité, qui distingue les deux approches. Faut-il envisager le monde comme le lieu d’affrontement entre le camp des exploiteurs et des riches du Nord, et celui des exploités et des pauvres du Sud ? Ou bien, est-il possible de sortir de cette logique pour définir des intérêts convergents à tous les humains, capables de fonder une réconciliation et des avancées pacifiques ?

Permettez-moi de faire un petit détour par une nouvelle de Tchekhov, plus connu pour ses pièces de théâtre que comme analyste politique , mais qui va éclairer la discussion.

La vision politique de Tchekhov

A la faveur d’Une visite médicale, le docteur Koroliov se rend dans une fabrique, au chevet de la fille du défunt propriétaire. Ce qui caractérise le monde industriel dans la nouvelle, c’est que tous les protagonistes y sont perdants et passifs. Ces deux termes me semblent le contre-pied exact de la vision manichéenne de la lutte des bons contre les méchants, où les exploiteurs sont vus comme des acteurs relativement conscients de l’exploitation et bien sûrs gagnants plutôt gros à cet état de fait injuste.

La riche héritière de la fabrique est dépressive, sa mère malheureuse, et seule Mlle Christine, sa gouvernante, vieille fille, a l’air de supporter cette vie. Non seulement les riches ne profitent pas vraiment de leur situation, mais ils vivent dans un environnement hostile, déjà gangrené par la pollution, cette poussière grise qui s’insinue partout et ternit l’éclat des fleurs, des maisons, fige la nature…

« Il y a là un malentendu, bien sûr… songeait-il en regardant les fenêtres empourprées (de l’usine). Quinze cents à deux mille ouvriers travaillent sans repos, dans des conditions malsaines, pour fabriquer de mauvaises cotonnades, ils ne mangent pas à leur faim, et tout ce qu’ils peuvent faire c’est d’aller chercher de temps à autre l’oubli de ce cauchemar au cabaret ; une centaine de personnes surveillent le travail et toute la vie de ces cent personnes se passe à inscrire des amendes, à réprimander vertement les autres, à commettre des injustices et seules deux ou trois personnes, appelées les patrons, jouissent des profits, bien qu’elles ne travaillent pas du tout et dédaignent les mauvaises cotonnades. Mais quels sont ces profits, comment en jouissent-ils ? Mme Lialikov et sa fille sont malheureuses, elles font peine à voir, et seule se trouve bien Mlle Christine, une demoiselle d’un certain âge, bornée et qui porte un lorgnon. Finalement, on travaille dans ces cinq bâtiments et l’on vend de mauvaises cotonnades sur les marchés d’Occident uniquement pour permettre à Mlle Christine de manger de l’esturgeon et de boire du madère ? »

En quelques lignes, voici représenté le système. Car bien sûr il y a des différences ; bien sûr on ne peut pas mettre tous les groupes sur le même plan. Dans un fast-food, le cuisinier qui se trouve toute la journée devant les fourneaux à 50° subit des conditions plus difficiles que le cadre qui fait les comptes ou que le manager qui surveille et pousse chacun à la performance. Peut-on parler d’une discontinuité exploiteurs et exploités ? Où s’agit-il d’un continuum de misères et de frustrations ?

Quelle est la cause du mal et du malheur social ? La course au profit, une réponse insuffisante

Les cadres dans leurs grandes tours, même s’ils gagnent de l’argent, ont-ils une vie réellement belle, épanouissante et enviable ? Toutes les pièces du système subissent des pressions à différents niveaux, et le manager américain bénéfice d’argent, mais n’a guère de temps, il dispose de 15 jours de vacances d’été et vit dans un état de concurrence permanente contre tous les autres. Même en haut de l’échelle, on trouve des maux révélateurs du caractère mortifère de l’ensemble, ces infarctus, cancers et autres ulcères qui signalent l’existence trépidante et inhumaine des cadres.

A tous les niveaux, la qualité de vie décroît : des habitations plus petites, des embouteillages, les maisons-dortoirs entassées dans un environnement où l’espace se rétrécit, chaque salarié s’alimentant avec des produits artificiels et dévitalisés, dormant sous somnifères... Le PIB peut bien mesurer un accroissement des richesses, il est très contestable que ceci se traduise par une augmentation du bonheur et de la liberté !

Néanmoins, là-haut, tout en haut de l’échelle, on pourra encore supposer des exploiteurs absolus qui passent leur vie à amasser de l’argent et à jouir, et qui maintiennent volontairement le système en vigueur par leur influence sur les médias, leur soutien à des partis politiques précis, leur pouvoir plus ou moins occulte. Les « 200 familles », les actionnaires et rentiers : peut-être existe-t-elle cette infime minorité d’ultra-priviligiés, dans de grandes villas derrière des murs électroniques à Beverly Hill. Mais que font-ils ? Le pouvoir de jouissance d’un individu est très limité ; si je possède trois villas avec piscines, je ne peux pas profiter des trois en même temps.

Entre le très riche et le cadre moyen, y a-t-il un écart absolu dans les plaisirs accessibles ? Les deux peuvent aller au ski, les deux peuvent pratiquer le parapente, la plongée, le bateau, manger dans des restaurants et être soignés dans des cliniques bien équipées. L’un pourra avoir des avantages quantitatifs - maisons plus grandes, restaurants de meilleure qualités, call-girls… - mais ses plaisirs resteront qualitativement les mêmes que ceux des cadres et cadres moyens. L’être humain peut souffrir infiniment, mais sa capacité à jouir est restreinte.

La jouissance des plus riches est limitée, et elle s’acquiert par une souffrance illimitée des miséreux. Il faudrait supposer des personnages à la fois très lucides et totalement immoraux, capables de s’avouer à eux-mêmes : « Je prends telle décision, qui va précipiter la morts de tant d’enfants dans tel pays, uniquement pour avoir une villa supplémentaire et une énième voiture et un avion privé de plus ! » Déjà, ces individus possèdent tout ce qu’ils veulent. Mais ils veulent encore plus, et organisent le malheur de l’humanité à cette fin… Ici, j’ai l’impression que l’on touche aux véritables limites de la représentation des « méchants exploiteurs ». Elle devient irréaliste, et entre en contradiction avec ce que l’on sait de la psychologie humaine. Sans tomber dans la formule prêtée à Socrate, « Nul ne fait le mal volontairement », très rares sont les êtres qui font consciemment et lucidement le mal.

Il existe bien sûr quelques serial killers et quelques allumés satanistes, qui revendiquent le mal pour le mal et prétendent assumer leur sadisme. Remarquons que ce n’est pas de tels êtres absolument différents qui ont commis les pires crimes de l’Histoire. Ceux-ci ont été mis en œuvre par des millions de personnes, des hommes ordinaires, qui utilisaient pour se rassurer et tenter de se justifier une morale et en appelaient aux plus grandes valeurs : religion, bonheur de l’humanité, vertu… On envoie pas des millions de gens à la guerre au nom de la haine baveuse, mais plutôt pour l’amour du prolétariat, le règne millénaire du Reich, la grandeur de la Nation. La thèse sur la banalité du mal vient à l’appui de ces constats. Même en ce qui concerne l’horreur à l’état pur des camps, rares furent ses zélateurs qui ne cherchèrent pas de prétextes pour la déclencher au nom d’un prétendu Bien supérieur. On sait qu’Himmler a du préparer longuement les cadres S.S. à la « solution finale » , d’ailleurs maquillée à la majorité du peuple allemand. Les nazis devaient se trouver des pseudo-justifications à la Shoah, censée lutter contre le mal absolu qu’ils identifiaient aux juifs : « (l’antisémite) localise-t-il dans le juif tout le mal de l’univers. Si les nations se font la guerre, cela ne vient pas de ce que l’idée de nationalité (…) implique celle d’impérialisme et de conflit d’intérêts. Non, c’est que le Juif est là, derrière les gouvernements, qui souffle la discorde. S’il y a une lutte des classes, ce n’est pas que l’organisation économique laisse à désirer : c’est que les meneurs juifs (…) ont séduit les ouvriers. Ainsi l’antisémitisme est-il originairement un manichéisme ; il explique le train du monde par la lutte du principe du Bien contre le principe du Mal. Entre ces deux principes aucun ménagement n’est concevable : il faut que l’un d’eux triomphe et que l’autre soit anéanti. Voyez Céline : sa vision de l’univers est catastrophique ; le juif est partout, la terre est perdue, il s’agit pour l’aryen de ne pas se compromettre, de ne jamais pactiser. Mais qu’il prenne garde : s’il respire, il a déjà perdu sa pureté, car l’air même qui pénètre dans ses bronches est souillé. Ne dirait-on pas la prédication d’un Cathare ? » (in Sartre, La question juive).

Bien sûr, cette lutte contre « le mal » prend des formes multiples au long de l’histoire, mais une fois désigné des êtres absolument mauvais - les juifs, les hérétiques, les infidèles, les possédants - il est permis de les éradiquer. D’autant que les idéologues déshumanisent ces êtres, les rendent dans l’imaginaire semblables à des rats, ou à des bactéries, qu’il faut simplement supprimer comme une tumeur malfaisante. Les mots, ici, sont révélateurs ; on entend parler des « chiens impérialistes », et Edgar Morin rappelle avec ironie l’utilisation obsessionnelle du mot « salauds » pour désigner les anti-staliniens à la grande période .

Le discours militant retrouve-t-il quelque peu ces envolées à force de dénonciations qui parfois confortent l’esprit de clan au détriment de la rationalité et de la compassion, et stigmatisent sans arrêt des « méchants ». La prolifération du terme « fasciste », l’amalgame avec les nazis de tout adversaire politique, ou même d’ennemis, mobilise surtout la haine et permet une posture de vertu outragée dont on devrait se défier. On se donne un peu facilement bonne conscience, on se croit résistant en défilant avec une masse réconfortante d’autres manifestants, on espère sortir de son égoïsme sans grands sacrifices, juste par une sainte colère contre Bush avec le soutien majoritaire des médias !

La cause est sans doute juste, il ne s’agit pas de critiquer sur le fond ces actions mais de se questionner en passant sur de telles démonstrations grégaires et sans véritables débats entre représentants des diverses opinions... Quand on manque de contradicteurs, Cette posture conduit certains à une alternative pour le moins critiquable, par exemple quand ils croient qu’il faut choisir entre l’islamisme d’extrême-droite et Bush, comme ceux d’en face, de façon aussi manichéenne, qui parlent d’un « axe du mal ».

On a alors deux camps, qui raisonnent en terme de « bons » et de « méchants », pour les uns les méchants islamistes contre les bons démocrates, pour les autres les méchants exploiteurs contre les gentils damnés de la terre. Il faut prendre de la distance et se méfier également de ces simplismes symétriques.

Renoncer au simplisme politique et chercher la cause du mal dans l’irrationnel et notre co-responsabilité

Maintenant, renoncer à cette représentation des deux blocs et des deux classes pose des problèmes. On peut se demander d’où vient tant d’injustice ; il n’y a plus de responsables bien définis, d’acteurs, mais un système qui tourne à vide, sans intelligibilité.

Tchekhov a pointé le problème : « Et il pensait au diable, auquel il ne croyait pas, et se retournait vers les deux fenêtres éclairées (de l’atelier). Il lui semblait que ces yeux pourpres qui le regardaient étaient ceux du diable en personne, de la force inconnue qui a créé les rapports entre les forts et les faibles, cette grossière erreur que plus rien ne saurait réparer désormais. Il faut que le fort empêche le faible de vivre, telle est la loi de la nature, mais l’esprit ne le conçoit et ne s’en accommode que dans les articles des journaux ou les manuels, dans le fatras de la vie quotidienne, dans l’enchevêtrement des menus faits dont est tissée la trame des rapports humains, ce n’est plus une loi mais une inconséquence où le fort et le faible tombent pareillement, victimes de leurs rapports mutuels, se soumettant malgré eux à une force directrice inconnue, extérieure à la vie, étrangère à l’homme. »

On se trouve donc face à un irrationnel, une souffrance qui s’entretient d’elle-même. La manifestation est une lutte de tous contre tous, de l’amibe aux humains, dans une spirale chaotique où vie et mort se nourrissent l’une l’autre. Pour les bouddhistes, le désir est à la source de cette souffrance irrémédiable à laquelle il faut renoncer. Mais on tombe là dans une option métaphysique, sans solution politique, et qui conduit au mieux à l’ascèse personnelle du moine. On peut penser cet état irrationnel sous d’autres modes.

Le mal n’est plus concentré dans une classe, ou dans un ensemble d’individus malfaisants et stigmatisés, qu’il suffirait d’éradiquer pour libérer l’humanité. Il réside dans l’ensemble du système, en chacun d’entre-nous… Nous retrouvons ici un modèle proche de celui de La Boétie dans le Discours de la servitude volontaire : chaque individu est à la fois oppresseur et opprimé, participe à la déréliction de l’ensemble, car il s’accroche à son pouvoir sur ses « inférieurs » pour en jouir…

Ceux qui ont un certain intérêt à ce que le monde continue comme il va, sont donc relativement nombreux. Il ne s’agit pas d’un petit groupe de profiteurs, mais de la plupart d’entre-nous, dans la mesure où nous grignotons des miettes du gâteau. René Dumont avait attaqué bille en tête sur ce sujet, lorsqu’il présentait l’ouvrier américain ou européen comme un exploiteur du tiers-monde, avec ses deux voitures et sa consommation moyenne d’énergie dix ou cent fois plus élevée que celle d’un paysan chinois. Ces constats avaient amené le candidat écologiste à proposer des mesures bien impopulaires, comme une augmentation vertigineuse du prix de l’essence, pour lutter contre le gaspillage et la surconsommation.

Le problème est donc là : nous sommes tous responsables, par notre participation à un système en lui-même inique, voire carrément criminel. Car si c’est bel et bien à cause des compagnies pétrolières ou d’électricités, et de l’exploitation qu’elles génèrent, qu’il y a chaque année plusieurs dizaines de millions de morts de famines dans les pays du Sud, nous sommes peu ou prou des bénéficiaires de l’horreur. Chaque fois que nous mangeons une banane d’importation ou que nous allumons l’électricité, en tout cas. Tel est la vision tiers-mondiste : il n’y a pas d’innocents, mais des coupables qui font comme si...

Comment changer de système ? De Lanza del Vasto aux écovillages

On ne peut plus isoler une classe ou un groupe de méchants qu’il suffirait de mettre hors d’état de nuire pour vivre heureux !

Une solution consiste à se retirer du jeu. C’est l’option des communautés autogérées et écologiques. Je pense à la tentative de Lanza Del Vasto, considérant comme incompatible avec les valeurs chrétiennes et pécheur l’ensemble du système, et créant L’Arche, un lieu de vie autosuffisant. Mais si la personne sauve peut-être son âme de cette façon, et réussit à se mettre en conformité avec la morale, le système continue. La Communauté autogérée ne grignote pas l’ensemble mais vit en parallèle…

D’autres approches consistent à changer le système en y injectant des pratiques alternatives, qui de proche en proche renverseront les fonctionnements anciens. C’est l’une des ambitions de l’économie solidaire et du commerce équitable, ainsi que des nouveaux modes de consommation « citoyens » et écologiques : bio - qui conduit à soutenir une autre forme d’agriculture -, produits éthiques, etc. Tous ces exemples ne sont pas anecdotiques. Ils mettent en évidence qu’une vision complexe et « systémique » du monde n’implique pas l’impuissance du sujet politique. Par des actions concrètes et des changements dans le mode de vie, un effet de seuil pourrait être atteint. Selon les alternatifs, l’ensemble économique lui-même se trouverait peu à peu « détricoté » de l’intérieur par une économie différente, des écoles différentes, des échanges locaux (SEL) etc., subvertissant et remplaçant le système. C’est l’hypothèse idyllique d’une révolution pacifique, s’opérant malgré les « exploiteurs » et peut-être avec certains d’entre eux, reconvertis à l’écologie - y compris des entrepreneurs et des « actionnaires éthiques » !

Car la question de fond reste celle de la convergence des intérêts. L’écologie pose que tous les êtres humains ont un intérêt commun et surplombant : celui de la préservation de la vie - donc de l’écosystème. Riches ou pauvres, si la terre meurt, nous mourrons tous. Préserver l’air, l’eau, les ressources non-renouvelables, est un impératif catégorique. La lutte des intérêts particuliers, la course au profit, la domination des classe, tout se subordonne à la survie planétaire actuelle et à celle des générations futures. Ainsi, il existe dans la raison - y compris des plus puissants - un facteur de modération des appétits de puissance et d’argent. Les firmes transnationales seront tôt ou tard obligées de se ranger aux accords sur l’effet de serre etc. Ces accords impliqueront une politique énergétique différente, donc la constitution d’un mode de vie autre, moins destructeur.

Allons un peu plus loin dans la même logique. N’est-il pas de l’intérêt raisonnable de tous que tout le monde puisse vivre, bénéficier du minimum, se loger, se nourrir et se vêtir ? Qui est assez inhumain pour refuser cet idéal de bon sens ? Que ce soient pour les puissants ou les pauvres, la terre serait plus agréable dans un monde un peu plus égal et moins affligeant. Sur cet acte de foi en une raison humaine aux objectifs partageables par les différentes classes, il semble possible de bâtir une action politique pacifique, faisant appel au bon sens, et s’imposant par le dialogue plutôt que par la guerre et la lutte violente des dominés contre les dominants. Il s’agit alors de faire connaître les périls inévitables et les solutions écologiques et éthiques qu’on peut mettre en œuvre. Il faut noter que cette solution présuppose un environnement démocratique, où il existe des élections libres et aussi la possibilités pour les alternatifs d’accéder aux médias, de participer au débat, de diffuser leurs idées et leurs pratiques. La prise de pouvoir sur les instances de gouvernement par une nouvelle « majorité culturelle » est l’un des axes privilégié d’une telle option. La montée en puissance des altermondialistes et de l’écologie, y compris hors des partis Verts, préfigurent cette possibilité concrète d’une alternative globale au système actuel. Alternative susceptible d’accéder à de plus en plus de pouvoir, amenant à un changement significatif de l’organisation des échanges et des sociétés.

Mais supposons que peu à peu les idées les plus raisonnables de l’écologie deviennent visibles, comme c’est le cas aujourd’hui après plusieurs décennies de marginalisation. Supposons qu’un autre modèle de société émerge enfin, en rupture avec les totalitarismes marxisants et l’économisme néolibéral, et gagne sa crédibilité. Face à la perspective d’une révolution pacifique, est-il encore nécessaire de penser en terme de rapport de force ? N’est-on pas déjà dans une autre logique, qui de facto se libère du schéma de la lutte des classes et des intérêts ?

On pourra rétorquer que les plus riches préféreront s’accrocher au système ancien, continuer à entasser leurs dollars pour traîner dans leurs villas à siroter du whisky et à regarder leur home video. Et qu’ils s’opposeront, de façon visible ou occulte, à un changement radical. Avec ce scénario, on en vient à supposer qu’il y aura une épreuve de force, peut-être violente et sanglante. Ce à quoi nous rétorquerons : ces multimilliardaires resteront-ils heureux longtemps, dans un monde où il n’y aura plus d’air respirable, derrière leurs murs de protection et leurs miradors, en sachant que presque toute l’humanité se meurt et s’entretue ? Une terre invivable le sera pour tous, pour ceux qui « bénéficieront » du système au prix de leur enfermement sous serre, et de ceux qui seront broyés. Il doit être possible de convertir les puissants comme les fragiles à cette société prétendument utopique que nous espérons.

Auteur(s)
Emmanuel J. Duits
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